Un juge (12) Qu'instruisait-on?(2) Sorcellerie et braquages

Publié le par Raymond Lévy

Le dossier le plus original que j'ai eu à instruire fut une affaire de sorcellerie. Plus exactement, une affaire de meurtre lié à des pratiques de sorcellerie et croyances en des pouvoirs surnaturels. Un jour, on a retrouvé à son domicile un homme, tué au moyen d'un fusil de chasse. Il hébergeait chez lui un autre homme, que toute la population a soupçonné du meurtre, car on ne l'avait plus vu depuis plusieurs jours. La rumeur publique l'a désigné avec un bel ensemble. Mais je savais qu'il ne pouvait pas avoir commis ce meurtre, pour lequel il avait un alibi en béton : je l'avais placé peu auparavant sous mandat de dépôt à la maison d'arrêt d'Alençon. C., la victime, avait la réputation d'être sorcier, et était le fils d'un sorcier paraît-il réputé, qui lui aurait transmis ses pouvoirs surnaturels. Pouvoirs dont d'autres personnes avaient espéré hériter en plus de ce fils ou à sa place. La gendarmerie départementale a remarquablement organisé son enquête, en mettant sur le terrain un grand nombre de groupes d'enquêteurs qui ont ratissé la région et entendu toutes les personnes ayant connu la victime, au moins de réputation. Ayant écarté les soupçons exprimés sur l'hébergé devenu incarcéré, ils sont arrivés à deux frères, les frères Hérisson, qui avaient connu une multitude de malheurs agricoles, pertes d'animaux et accidents, qu'ils avaient mis sur le compte d'une malédiction et de sorts jetés par le fils C. qui, nous a -t-on dit, ne voulait pas partager les pouvoirs de son père avec l'un des fils Hérisson qui, plus ou moins ami de la famille C., aurait reçu des promesses du défunt. Que ce mobile fut vrai ou non était difficile à déterminer après les morts successives du père et du fils sorciers. Toujours est-il que les deux frères Hérisson se croyaient sincèrement victimes d'un sort jeté par le fils C. Leur mère, avec laquelle ils vivaient, en était encore plus convaincue qu'eux. Une nuit, ils décidèrent de prendre un véhicule et un fusil de chasse, et d'aller tuer celui en qui ils voyaient la cause unique de tous leurs malheurs. Ils le tuèrent donc chez lui, et revinrent persuadés d'avoir mis fin à leur mauvais sort. Leur mère déclara plus tard à des journalistes qu'ils avaient fait une oeuvre sainte.....Je me suis transporté sur les lieux du crime avec les gendarmes et les inculpés, pour une reconstitution. Il y avait un hérisson mort et desséché, j'ai demandé aux frères Hérisson s'ils y voyaient un signe dirigé contre eux, mais ils ne le pensaient pas. Leur procès a attiré une foule immense à la cour d'assises d'Alençon et a été abondamment couvert par la presse. Leur cas a fait l'objet de travaux universitaires., Ils se sont montrés des détenus tellement modèles, qu'ils ont été admis à purger leur peine à la maison d'arrêt d'Alençon au lieu d'aller dans une centrale. On leur faisait confiance et ils nettoyaient les abords de la prison, sur la place publique, lorsqu'un jour ils ont arrêté une tentative d'évasion : ils ont intercepté gentiment et ramené le chien du surveillant-chef, qui s'était échappé....

Un samedi matin, au commissariat, en réunion de bureau de l'association de tir de la Police, nous sommes prévenus qu'une attaque à main armée venait de se produire dans un établissement bancaire de la périphérie. Nous nous y rendons et trouvons l'employée, encore toute secouée, Nous l'entendons et lui demandons si elle a été menacée avec un revolver ou avec un pistolet automatique, elle nous répond qu'elle ne connaît pas la différence. Nous lui montrons un pistolet et un revolver, elle identifie un revolver. L'enquête aboutit à l'arrestation de deux petits malfrats de Seine-Saint-Denis. Je les inculpe et les fais incarcérer. Quelques semaines plus tard, je les fais extraire et conduire à mon bureau pour un interrogatoire détaillé. J'ai fait apporter les scellés, que nous allons ouvrir en leur présence. Je leur demande ce qu'ils avaient comme arme. Réponse: "Ben, c'était un calibre, quoi..." Nous procédons à l'ouverture des scellés, j'examine l'arme et ses poinçons, et je commence à dicter à la greffière: "Il s'agit d'un revolver, copie du Smith & Wesson Victory Model, fabriqué sur commande de l'armée française en calibre 8mm modèle 1892 pendant la première guerre mondiale par les frères Orbeira à Eibar, au Pays Basque espagnol...." à l'effarement général ! A ce moment précis (si quelqu'un l'avait écrit dans un roman, tout le monde l'aurait déclaré invraisemblable), on frappe à la porte du bureau, on fait entrer un expert qui vient me remettre son rapport dans une autre affaire. C'est un médecin psychiatre, mais c'est aussi l'un des plus grands collectionneurs connus d'armes à feu et de munitions. Je lui dis qu'il tombe bien, il confirme mon identification de l'arme et je lui présente les munitions. Il dit, au vu des marquages:"Société Française de Munitions, 3ème trimestre 1934 !" Les inculpés se demandent visiblement sur quelle planète ils sont arrivés......

Au cours de l'exercice de mes fonctions de juge d'instruction, j'ai eu à subir le départ de ma greffière, temporairement remplacée par une autre, puis je n'ai plus eu de greffier du tout. On mettait un greffier ou une greffière à ma disposition pour les interrogatoires et les auditions, mais en dehors de ces actes, personne ! J'ai du classer les dossiers moi-même, faire moi-même le travail de secrétariat et de cotation des dossiers. Le premier président de la cour d'appel me donnait partout en exemple de la situation difficile de la Justice. C'était bien gentil, mais quelques mois après on commençait à dire que les dossiers prenaient du retard. Alors que je sauvais la situation, j'ai compris que si elle perdurait, on allait me faire grief de carences systémiques, qui n'étaient pas de mon fait, et j'ai demandé à changer de fonctions. Les fonctions de juge d'instruction (comme les fonctions au Parquet) mettent en prise directe avec les palpitations de la société. Mais elle font vivre dans le provisoire : on travaille pour les autres (ministère public et juridictions de jugement) à tout instant on peut vous demander de décider le contraire de ce que vous avez décidé quelques jours plus tôt, jusqu'à ce qu'un dossier soit terminé par un non-lieu ou une décision de renvoi en jugement. J'ai en fait exercé toutes les fonctions judiciaires, soit à titre principal, soit à titre de remplacement pendant les congés. J'avais alors une vraie polyvalence, que j'ai perdue plus tard dans les grandes juridictions. Dans les petites, il faut savoir tout faire. J'ai été déchargé de l'instruction, on a nommé comme juge d'instruction un professeur ayant réussi à intégrer la magistrature. J'vais, avec d'autres collègues, donné un avis favorable après l'avoir persuadé qu'il pouvait tenter la démarche. J'ai pris officiellement les fonctions de juge de l'application des peines, qu'en fait j'exerçais déjà en cumul avec d'autres. Puis le poste de premier juge s'est trouvé vacant, les fonctions étaient en fait celles d'un vice-président, j'étais le plus ancien et j'en ai fait l'intérim, puis j'ai été nommé premier juge et ensuite vice-président au tribunal de Metz. Ce mouvement a croisé la nomination d'un nouveau président du tribunal d'Alençon, c'est moi qui lui ai fait visiter et découvrir la juridiction avant de partir, nous créant un souvenir commun avant d enous rencontrer plus tard au fil de la carrière.

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