Un juge (5) Le concours

Publié le par Raymond Lévy

Le concours comprenait des épreuves écrites et des épreuves orales. A l'écrit comme à l'oral, il y avait une épreuve de culture générale, munie d'un très fort coefficient. A l'époque, la magistrature comprenait très peu de femmes, et le discours officiel déplorait la prééminence des hommes tant dans tous les grands corps de l'Etat que dans le privé. Une volonté de "rééquilibrage" était ouvertement programmée. Le sujet (écrit) de culture générale, en 1970, a surpris tout le monde : "L'image de la femme dans la société contemporaine". J'ai tout de suite compris qu'il fallait que la lecture de ma copie anonymisée ne permette pas au correcteur de deviner si elle avait été rédigée par un homme ou par une femme. C'est peut-être ce qui m'a permis d'obtenir une bonne note. Ensuite venaient les épreuves orales pour les candidats déclarés admissibles. Le jeu à la mode consistait à poser aux candidats et candidates des questions devant les déstabiliser, et de voir ensuite comment ils ou elles remontaient la pente. On a demandé à une candidate de dire "en quoi était faite la ligne Maginot". On aimait bien aussi les questions pièges, comme de demander les noms des capitales de pays, dont des villes avaient plus de notoriété que les capitales officielles. J'y ai eu droit, et je n'ai pas été le seul: ainsi pour l'Australie (Canberra, alors que Sydney et Melbourne sont de plus grandes villes), la Suisse (Berne, et non pas Genève), le Canada (Ottawa, et non pas Montréal, Québec ou Toronto)....La première question qui me fut posée était la suivante: "Qu'a répondu l'empereur Napoléon III au tsar de Russie, qui dans une correspondance l'avait appelé Mon Ami"? La formule protocolaire entre souverains légitimes était "Monsieur Mon Frère": en s'adressant à Napoléon III sous le vocable "Mon Ami", l'empereur de Russie indiquait à l'empereur des Français qu'il le considérait comme un parvenu et non comme un égal. Le président du jury attendait avec gourmandise que je sèche et que je patauge pour remonter la pente. J'ai créé une énorme surprise en répondant immédiatement que l'empereur Napoléon III avait répondu à l'empereur de Russie qu'il était très flatté que le tsar l'ait appelé son ami, car "On subit ses frères et on choisit ses amis !" Là,,le président du jury n'a plus su quoi faire, et est resté silencieux plusieurs minutes... La situation était renversée. J'ai obtenu une grosse note, à fort coefficient, et suis sorti bien classé de ce concours d'entrée. Classement qui ne servait d'ailleurs à rien, l'important était de réussir le concours.

Mais comment diable connaissais-je la réponse ? J'étais passionné d'histoire et grand dévoreur de livres, et j'avais lu les anciens manuels d'histoire "Malet et Isaac" que ma mère avait conservés de sa scolarité, effectuée dans les années trente, supposés inconnus des jeunes de ma génération. Or, cette anecdotes'y trouvait, et je m'en souvenais.

Les résultats du concours ayant été proclamés en décembre 1970, j'ai résilié mon sursis et je suis parti effectuer mon service armé, début février, juste après mon anniversaire.

Publié dans Justice

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