Un juge (6) Le service militaire

Publié le par Raymond Lévy

J'ai été incorporé en février 1971 au CISI : Centre d'Instruction du Service de l'Intendance, à Angoulême (Charente) pour quatre mois de classe et de peloton d'élève-gradé. La date était imposée par les rentrées annuelles de l'ENM, et ne permettait pas d'entrer dans un peloton d'EOR (Elève Officier de Réserve): le système a changé l'années suivante, trop tard pour moi, avec la création de pelotons d'EOR spéciaux pour les élèves de l'ENA et de l'ENM....Je n'étais pas très sportif, ni très musclé, mais le niveau était très abordable. Les cours et les examens théoriques ne m'ont posé aucune difficulté. J'étais considéré comme incollable, si bien qu'à l'épreuve de combat théorique et pratique, les examinateurs m'ont posé une question totalement hors programme, sur l'AMX 13 VTT (Véhicule Transport de Troupe), dont nous n'étions même pas supposés connaître l'existence. Grave erreur : je leur ai fait un cours de vingt minutes sur cet engin blindé, dérivé du char AMX 13 ! (AMX signifiait à l'origine Atelier des Moulineaux). Mes parents habitaient à proximité du Quartier Lasalle (du n om d'un général de cavalerie d u premier empire), dans une résidence où habitaient aussi des cadres du Premier Régiment de Dragons, et je ne manquais jamais les manifestations "Portes Ouvertes" du régiment, tout en lisant régulièrement le magazine des armées "TAM" (Terre-Air-Mer) adressé à mon père.

En matière de culture militaire, j'étais un récidiviste, car à l'oral du baccalauréat, interrogé sur la France en 1939, j'avais fait capituler l'examinateur quand je lui avais énuméré les calibres et le nombre des pièces d'artillerie principale et secondaire de nos cuirassés Strasbourg et Dunkerque.....

Ensuite j'ai été affecté aux Forces Françaises en Allemagne (FFA) à Donaueschingen, dans la Forêt Noire, où se trouve la source officielle du Danube, matérialisée par un bassin dans le parc du château des princes de Furstenberg, près de l'église. En fait, le Danube est constitué par le confluent, à quelques dizaines de mètres de là, de deux petites rivières, la Breg et la Brigach. Le proverbe français "Les petits ruisseaux font les grandes rivières" a pour traduction allemande "Breg und Brigach bringen die Donau" = "La breg et la Brigach forment le Danube." La ville était assez coquette, et la région est magnifique.

J'ai été affecté à la 615ème Compagnie d'Intendance (constituée par transformation de la 204ème CIGL : Compagnie d'Intendance de Groupement Logistique, narquoisement surnommée Compagnie d'Intendance de Grand Luxe). Elle était installée dans le bâtiments d'une ancienne minoterie desservie par un accès ferroviaire autonome, raison du choix de son implantation, à près d'un kilomètre de l'autre unité implantée à Donaueschingen , le 110ème Régiment d'Infanterie. Nous n'étions qu'une soixantaine de personnes( militaires et employés civils) dans cet ensemble clos, ce qui donnait une ambiance assez détendue. Dépendant du Groupement Logistique n° 3 à Fribourg, notre compagnie approvisionnait les garnisons de Donaueschingen, Stetten-am-Kalten Markt (camp passant pour l'un des endroits les plus forids d'Allemagne, comme son nom l'indique : kalt = froid),Constance (Konstanz), Radolfzell. Ces deux dernières garnisons étaient situées sur les bords du lac de Constance, un des endroits les plus touristiques d'Allemagne : nous n'y étions pas pour faire du tourisme, mais je parlais allemand et je ne me suis pas privé d'explorer la région par le train, en me faisant héberger dans ces garnisons. On ne parlait pas encore de réchauffement climatique, et il nous est arrivé d'avoir de la neige jusqu'à mi-cuisse. J'ai un souvenir assez heureux de mon service militaire. J'étais affecté au service des effectifs et tout le monde, militaires de carrière, engagés et appelés, avait forcément de bonnes relations avec moi, puisque je m'occupais du statut, des permissions et des (rares) punitions. Ma popularité a monté en flèche, quand j'ai réussi avec célérité les dossiers (horriblement compliqués à l'époque) de passage de carrière de plusieurs sous-officiers engagés, malgré l'absence du chef de service. Nous étions plusieurs appelés à venir du CISI pour renouveler l'encadrement en prenant les grades se succédant rapidement, vu la brièveté du service militaire nous restant à effectuer, de caporal, caporal-chef et sergent. Arrivé à ce dernier grade, un de mes camarades a déclaré jovialement: "Je m'appelle Bonneau. Mes parents ont réussi à ne pas me prénommer Jean !!! Et voila que l'Armée fait de moi le sergent Bonneau !"

Le chef de service,l'adjudant Soundiramourthy, était originaire des anciens comptoirs français de l'Inde : il ne partait pas tous les ans en permission, mais pouvait cumuler ses droits à congé pour y partir plusieurs mois, ce qui s'est produit cette année là. J'ai donc pris la tête du service pendant quatre mois en remplaçant un sous-officier de carrière expérimenté, avec des responsabilités inhabituelles pour un appelé mais compatibles avec mon niveau d'études. Ces circonstances ont été rappelées par une lettre de félicitations du chef de corps :

"Dès votre arrivée au corps, vous avez été affecté au service des effectifs dont vous avez rapidement pris la direction par suite de l'indisponibilité du chef de service. Dans ce poste nouveau pour vous, vous avez montré une grande compétence en matière de tâches administratives..."

J'ai retrouvé cet excellent sous-officier des années plus tard, alors que j'étais vice-président du Tribunal de Metz et que j'étais amené à présider la chambre spécialisée en matière militaire de ce tribunal, et à gérer la disparition du Tribunal Permanent des Forces Armées de Metz. Comme chef du service des effectifs de la 615ème C.CI, j'ai inscrit sur les registres l'arrivée d'un nouvel officier, le lieutenant Petit (qui, comme son nom l'indique, était très grand...) et, par le plus grand des hasards, prenant quelques années plus tard des vacances en Allemagne, j'ai rendu visite à mon ancienne unité le jour où il la quittait et arrosait son départ. Revenant en Allemagne quelques années encore plus tard, alors quel'armée française avait réduit son dispositif et dissout des unités, j'ai constaté que la caserne avait été détruite et qu'un échangeur routier occupait son emplacement.

En 1981, alors que j'étais président départemental des sous-officiers de réserve, dans l'Orne, on m'a proposé de devenir officier de réserve dans la Justice Militaire. J'ai accepté et je suis devenu du jour au lendemain commandant, comme officier spécialiste, et par la suite lieutenant-colonel puis colonel. A Metz, j'ai passé des certificats militaires de langue anglaise au plus haut niveau, qui m'ont été bien utiles quinze ans plus tard pour partir au Kosovo, ayant entretenu mes connaissances. Quand j'étais au tribunal de Bobigny, j'ai suivi une session de l'Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (à La Défense, ça ne s'invente pas!), sanctionnée par un diplôme délivré par le Premier Ministre.

Publié dans Justice

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