Sous le drapeau bleu (6) Monastère, animaux, grève de la faim et meurtres

Publié le par Raymond Lévy

Entrée monastère de Gracanica
Entrée monastère de Gracanica

GJILAN, 20 août 2011 :

J'ai utilisé aujourd'hui mon 4X4 Toyota pour me rendre dans un monastère orthodoxe du XIVe siècle, à Gracanica (on prononce à peu près Gratzanitza). Le jeu des pierres de couleur différente et des volumes (coupoles et frontons arrondis) en fait un chef d'oeuvre de l'architecture balkanique orthodoxe, et il y a de très belles fresque sàl'intérieur. Evidemment l'établissement est gardé militairement, par le "SWEBAT", c'est à dire le bataillon suédois (Swedish Battallion). L'église est seule au centre d'un vaste quadrilatère d'herbe et d'arbres, entouré d'un mur d'enceinte, en pierre jaune-rose, agréable à voir sous le soleil. Les moniales habitent des bâtiments au fond, blanchis à la chaux. Il y a des jardins fleuris. L'ensemble est agréable. Une petite partie des logements est en reconstruction, à l'identique, sauf que quelques éléments originellement en bois sont là en ciment et seront maquillés en couleur bois foncé. Il y a des chats dans les jardins, et dans la cour trois gamins qui cassent les pieds des visiteurs pour mendier quelques marks. Je remarque qu'on ne voit des animaux que dans les enclaves serbes : chats, chiens et chevaux n'appartiennent pas, semble-t-il, à la culture albanaise. J'ai d'ailleurs vu, dans un dossier de contrebande d'armes soumis à la collégialité pour la détention, que les chevaux utilisés avaient été conduits durement et frappés jusqu'au sang, ce qui démontre la parfaite incompétence des prévenus, qui en plus étaient parfaitement incapables d'arrimer proprement leur chargement sur ces pauvres bêtes : lors de l'interception nocturne par les Américains, les soldats ont entendu le bruit de caisses qui tombaient et ils sont allés les ramasser après avoir capturé les crétins qui s'étaient improvisés conducteurs de chevaux : maintenant, ce sont eux qui sont "au box" pour un moment ! Il sont probablement volé les chevaux. Il semble que les Albanais à la campagne n'ont que des bovins.

Nous avons un procès demain, d'un dentiste serbe mobilisé, accusé d'avoir participé à un meurtre ethnique commis par un groupe de paramilitaires, de militaires et de policiers, en 1999.

Mais il a fait la grève de la faim et ne serait, paraît-il, en état d'être jugé. On m'a dit, à Pristina, que l'un des motifs de la grève de la faim était ....d'obtenir plus de nourriture ! Humour particulier, dans ce pays.....Certains soutiennent (sans grand respect humain) qu'on a intérêt à donner une nourriture abondante et grasse aux prisonniers : quand ils sont devenus gros, gras et lourds, ils ne sont plus en condition physique favorisant une évasion. Toujours et-il qu'il y a des restrictions de circulation à Mitrovica (prononcer Mitrovitza) à cause de cette grève de la faim et des gens qui la soutiennent, et aussi, dans un autre endroit du Kosovo, à propos d'un monument construit sauvagement par les "héros de la guerre" avec le soutien des comités de vétérans. Voila l'ambiance selon les messages.

Un magistrat français, membre de la liste "Jugenet", m'a annoncé sa prochaine venue comme co-directeur du KJI, qui est l'institut judiciaire de formation, le Kosovo Judicial Institute, qui a reçu mission de former les personnels judiciaires du Kosovo.

GJILAN, 21 août 2001, à 22 H 50 :

Ce matin à dix heures devait commencer le procès d'un nommé Dragan Nikolic, accusé du meurtre, avec un groupe de paramilitaires et de soldats, d'u njeune Albanais dans la cour de la maison de la famille de la victime. Il conteste farouchement.Le procès a du être reporté,car suite à sa grève de la faim, selon un certificat médical reçu ce jour, l'accusé n'est pas en état de comparaître. Et il n'est pas détenu sur place. En temps normal, nous aurions pu gérer la situation et passer outre, mais la collègue désignée pour présider quitte le Kosovo fin septembre, et l'accusé ne sera disponible, craint-on, que dans deux semaines. Avec des témoins à faire entendre, qui ont quitté le Kosovo...Donc elle en peut prendre le risque de commencer sans pouvoir finir. Il faudra un nouveau président, désigner un nouvel assesseur, et comme j'ai lu le dossier, il n'y a pas besoin d'être Sherlock Holmes pour deviner qui va devoir présider.

GJILAN, 22 août 2001 :

Ben, Sherlock Homes s'est trompé ! Je ne vais pas avoir à présider le procès Dragan Nikolic,mais je serai assesseur. Une collègue allemande plus ancienne rentre de congé pour se voir refiler le dossier. Je siège avec elle dans un autre procès à la Cour de District de Peja (Pec), cette fois c'est elle qui se déplace à Gjilan. C'est un plaisir de travailler avec elle. Les collègues internationaux ont en commun d'être agréables et conviviaux. Notre petit nombre crée évidemment une solidarité. Le procès Dragan Nikolic présente la particularité d'avoir été jugé déjà par une cour composée exclusivement de magistrats locaux d'ethnie albanaise, comme le greffier et le procureur, et qui avait refusé d'entendre des témoins proposés par la défense qui soulevait un alibi (déjà évoqué à l'instruction). La Cour Suprême du Kosovo a cassé le jugement, et renvoyé le procès devant la Cour de District de Gjilan, composée de deux juges internationaux, un juge local, et un procureur international. Le procès sera très suivi par les Serbes de Serbie, et couvert par la presse. Un certain nombre de témoins sont partis en Croatie, dont un prêtre catholique.

Je suis allé hier à Pristina, l'ONU m'a doté d'un téléphone mobile,mais n'a pas de carte SIM, que j'achèterai localement.

Publié dans Justice

Commenter cet article