Sous le drapeau bleu (16) Audience à BELGRADE

Publié le par Raymond Lévy

En salle d'audience à Belgrade
En salle d'audience à Belgrade

GJILAN, 23 décembre 2001 :

Par suite de coupures d'électricité fréquentes (dont une au moment où je rédigeais une chronique), et de pannes de connexion internet, je n'ai pu vous envoyer de chronique "Sous le drapeau bleu". D'ailleurs le titre pourrait en être complété pour l'occasion, puisque j'ai aussi opéré sous le drapeau serbe et le drapeau yougoslave, au sens tout à fait physique du mot puisque nous sommes allés entendre en Serbie des témoins qui n'osaient pas revenir au Kosovo pour témoigner sur l'alibi de Dragan Nikolic, un Serbe détenu depuis plus d'un an sous le soupçon d'avoir participé à un crime de guerre. Les témoins, qui n'ont rien à se reprocher, étaient membres de l'armée régulière Yougoslave et ont quitté le Kosovo sans esprit de retour - et d'ailleurs sont sans emploi depuis. On a mis à notre disposition une salle d'audience ainsi qu'une greffière (efficace) au Palais de Justice de Belgrade. Les deux juges internationaux du panel de la Cour de District de Gjilan, Renate Winter (habituellement à la cour de Prizren) et moi, avons donc opéré en présence du procureur international américain Tom Hickman, de la greffière locale qui prenait les dépositions en langue serbe, d'une greffière internationale qui les prenait en anglais, d'un Legal Officier qui traduisait, et de plusieurs avocats serbes, et le deuxième jour, de l'inculpé, que nous venions de libérer sous caution, et de mon Legal Officer (qui a aussi conduit ma voiture).

Le drapeau serbe et le drapeau yougoslave étaient au bout de notre estrade, et le blason de la Yougoslavie (une étoile dans un écu ovale de gerbes de blé et de feuilles de chêne, liées par des bandelettes tricolores) était au dessus de nous.Nous avons été salués par le président du Barreau de Serbie. Avouez qu'il n'est pas habituel pourn un juge français (et les autres) de siéger, comme membre d'une juridiction établie au Kosovo par l'ONU, dans un palais de justice serbe et yougoslave. On est vraiment juge international !

Le juge local kosovar, troisième membre de notre collégialité, et l'avocat de la partie civile, tous deux d'origine albanaise, s'étaient faits excuser.

Nous n'avons pas eu, et de loin, tous les témoins prévus par les avocats serbes. Il faut dire qu'il y avait un jour férié orthodoxe dans notre séjour sur deux jours, mais avec le voyage et l'audience préalable sur la liberté à Gjilan, nous avons été occupés trois jours. Les routes étaient difficiles et fort enneigées. Aujourd'hui le dégel commence. Nous étions à Belgrade le 17 au soir, le 18 et le 19 décembre.

La semaine précédente, sous ma présidence, nous avons fini le procès d'un poseur de bombe (laquelle a été désamorcée cinq secondes avant d'exploser), et celui d'un lanceur de grenade dans un magasin serbe. Dans ce dernier dossier, le juge local qui présidait avec deux "lay judges" (assesseurs rétribués) avait laissé passer plus d'un mois entre les audiences, ce qui obligeait à recommencer le procès et à libérer l'accusé.J'avais donc "sélectionné le dossier et pris sa place, pouvoir que je tiens d'une "regulation" de M. Kouchner destinée à lutter contre la partialité des juges locaux.

Bilan : huit ans pour le poseur de bombes et trois ans et demi pour le lanceur de grenade. C'est peun pour nous, occidentaux, mais c'est beaucoup dans l'actuelle législation et la mentalité du pays.

Je vais passer Noël avec d'autres Français dans la communauté croate catholique de Janjevo, là où j'avais pu monter à cheval en septembre. Joyeuses fêtes à tous.

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