Sous le drapeau bleu (23) Poids de l'histoire : bataille de Kosovo Polié

Publié le par Raymond Lévy

Souvneirs de Skenderbeg à Tirana
Souvneirs de Skenderbeg à Tirana

KOSOVO, 28 juin 2002 :

Le 28 juin, date historique au Kosovo.

Des restrictions de circulation ont été mises en place ces derniers jours, et jusqu'à ce matin, à Gracanica (pronconcer Gratte-Chat-Nitza) sur la route de Gjilan à Pristina. Il y a là un monastère orthodoxe du XIVe siècle. Quelques spectacles et manifestations y sont organisés, un podium était installé dans la cour du monastère et vient d'être démonté.

Le 28 juin 1389, l'armée du czar (= roi) de Serbie Lazar a été lourdement défaite par l'armée ottomane, non sans pertes pour les Ottomans, à Kosovo Polié, qui signifie "Le Champ des Merles". Lazar est mort en odeur de sainteté, défendant la chrétienté contre les Turcs et l'Islam, et leur barrant jusqu'à cette défaite la route de l'Europe, par les Balkans et l'Italie. A l'annonce de cette défaite, après les délais de transmission de l'époque,les cloches de l'abbaye royale de Saint Denis (en France) ont sonné le glas.

Le prochain obstacle coriace auquel se heurteront les Turcs sera la résistance de Gjergj ( = Georges) Kastrioti Skenderbeg au XVe siècle, héros national de l'Albanie (et des Albanais du Kosovo).

Ensuite les Turcs seront battus en faisant le siège de Vienne en Autriche) en 1683, par une armée de secours polonaise, avant que ne commence un lent reflux de l'empire ottoman qui s'écroulera avec la fin de la première guerre mondiale.

Vous remarquerez que le héros national des Serbes, Lazar, et le héros national des Albanais, Skenderbeg, lequel a sa statue non seulement à Tirana, capitale de l'Albanie, mais aussi à Pristina depuis l'hiver dernier, et qui faisait l'objet des compliments du Pape de l'époque, se sont illustrés en combattant le même adversaire : les Turcs.

Les Serbes, toutefois, sont majoritairement orthodoxes et les Albanais étaient catholiques romains, même pendant leur sujétion à l'empire ottoman, jusqu'à ce que nombre d'Albanais, appelés avec mépris "les soupeurs" parce qu'ils acceptaient la soupe ottomane, se soient convertis à l'Islam au milieu du XIXe siècle, pour éviter ou cesser de payer un impôt sur les "infidèles", c'est à dire les non musulmans, et pour pouvoir accéder aux postes de l'adminIstration ottomane.

Il existe même encore, près de Stubbla, dans l'est du Kosovo, des "crypto-catholiques" extérieurement musulmans mais qui pratiquaient chez eux en secret le catholicisme, un peu comme les Marranes (Juifs convertis) en Espagne sous les rois catholiques...

La bataille de Kosovo Polje (le Champ des Merles) a marqué le début de plus de cinq siècles de domination turque sur la région. Si je suis au Kosovo, c'est une conséquence lointaine de la défaite du czar Lazar en 1389....

Au restaurant serbe de Silovo,village serbe voisin de Gjilan, le vin rouge servi s'appelle "Czar Lazar" et ses bouteilles sont ornées du portrait de ce roi.

L'actualité du moment, c'est l'arrestation d'un général du TMK (corps à structure militaire de protection civile) nommé Haradinaj, dont le frère dirige un parti politique, soupçonné de participation à des activités de crime organisé. Arrestation qui provoque des manifestations, parce qu'il est considéré comme un héros de la guerre contre les Serbes.

Message du 28 Juin 2002, à 22 h 01, reçu d'un officier français en poste à Pristina:

Merci, cher Raymond, pour ce rappel historique. Des autorités russes sont venues célébrer cet événement (Kosovo Polje) ce dernier vendredi 28 juin 2002 à Mitrovica nord. Il s'agissait de M. Constantin Fiodorovitch, maire de Moscou, du général Alexander Nicolaïevitch,, ministre de la Solidarité et des catastrophes naturelles de Moscou, de M. Popovitch, maire de Bujjanka en Tchétchénie, et de M. Yan Mihailovic, écrivain et journaliste russe, de madame Yvana Gigova, grande actrice de Belgrade (Serbie) qui souhaitent par leur présence resserrer l'amitié russo-serbe, appeler à la résistance face au terrorisme et à l'extension du monde oriental, et enfin réclamer le soutien de la communauté internationale.

Message d'un spécialiste des Balkans, 29 juin 2002, à 22 H 54 :

La bataille de Kosovo Polje est singulièrement plus complexe, comme chacun peut le vérifier, par exemple dans « Short History of Kosovo », de Norbert Malcolm, Penguin, 1998. Nous la connaissons par des chansons, des récits, etc, et les juges savent déjà qu'un procès-verbal de Gendarmerie, un témoignage, etc, posent problème.

La bataille semble avoir été indécise, au point que parler de défaite pose un problème. L'armée du «Tsar» ou «Sczar» (c'est à dire empereur, de Caesar, le terme de roi se traduisant en Serbe, Croate, Slovène, etc, par «Kralj», également dérivé de Caesar) Lazare semble certes avoir quitté le champ de bataille. Les deux souverains (Lazare et le sultan Mourad) sont morts sur le champ de bataille. L'armée ottomane comptait des vassaux chrétiens, dont une composante serbe conduite par un parent de Lazare, qui avait prêté hommage au sultan. L'armée « serbe » comprenait beaucoup d'Albanais et de Bosniaques (peut-être des Croates de Bosnie au sens actuel, c'est à dire des catholiques habitant en Bosnie). Rien n'établit que la majorité des soldats de Lazare était serbe, ces notions « nationales » étant anachroniques. Czar est un titre impérial pris en 1331 par Dusan Nemandic (qui vécut de 1330 environ à 1370). Son empire s'étendait du sud de Belgrade (pas toujours compris dans l'empire) jusqu'au Péloponnèse en passant par l'Albanie et une partie de l'Herzégovine. Tous les Albanais étaient compris dans cet empire « serbe », empire de type byzantin (un empereur et un patriarche chef d'une église autocéphale).

Les récits sur la bataille, véritables chansons de geste, ont commencé à se formaliser après 1690 et l'exode serbe suivant une révolte contre les Ottomans (voir le roman « Migrations » de Milos Crnjanski, 1954, édité en Poche) et ont alimenté la révolte serbe de 1804/1817, qui a fondé une principauté de Serbie. Après l'indépendance reconnue en 1878, la célébration du 500ème anniversaire en 1889 a fait de Kosovo Polje un lieu de mémoire. Cette bataille est une histoire du 19ème siècle, comme celle d'Alésia !

Le 28 juin ou « Vidovdan » est devenu le jour serbe par excellence :

  • 28 juin 1914 : attentat de Sarajevo.

  • 28 juin 1921 : constitution dite du Vidovdan que les Croates refusent, la jugeant trop centraliste.

  • 28 juin 1889 : discours de Milosevic sur le 600ème anniversaire, cristallisant le début de la crise.

  • 28 juin 2001 : livraison de Milosevic au Tribunal Pénal International pour l'ex-Yougoslavie.

La bataille décisive pour le Kosovo avait eu lieu en 1371, sur la Maritza, et la Serbie ne fut définitivement conquise qu'en 1459. Ces deux dates sont peu connues, même en Serbie.

Gjilan, 30 juin 2002, à 18 H 09 :

Bien difficile d'ajouter quelque chose à ces précisions. Effectivement, le C en serbe comme en russe se prononce TS ; quand j'écris czar, c'est une facilité qui mérite d'être explicitée, en tout cas c'est bien comme ça que c'est écrit sur les bouteilles de vin. Ce n'est peut-être pas une source très érudite, mais il faut bien faire court pour m'éviter de « saouler » mes lecteurs.....

On m'informe que le patriarche Pavle, chef de l'église orthodoxe serbe, a célébré hier une liturgie au monastère de Gacanica (pour la prononciation, vous référer à un précédent message) en compagnie des prêtres Artemije, Atanasije, et de membres du clergé des diocèses de Ras et de Prizren. Des centaines de personnes étaient présentes, parmi lesquelles le prince Aleksandar et la princesse Catherine. Après la cérémonie, un convoi d'une centaine de voitures a pris la direction de Gazimestan, je ne sais pas très bien où c'est, où le patriarche devait rendre un hommage aux héros du Kosovo. Le 28 juin porte le nom de Vidovdan, mais on me précise qu'il vaudrait mieux parler le Kosova Polje, pour le nom de la bataille, kosova serait un génitif pluriel de kosovi, pluriel irrégulier de kos....J'observe que pour le nom du territoire, les albanophones écrivent toujours Kosova au lieu de Kosovo le génitif (par exemple dans le nom du TMK) étant « ë Kosoves ».

Publié dans Justice

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