Sous le drapeau bleu (19) Tripatouillages contre la liberté

Publié le par Raymond Lévy

Immeuble de Pristina ayant subi une frappe en 1999
Immeuble de Pristina ayant subi une frappe en 1999

GJILAN, 7 avril 2002, 18H 45 :

"La liberté est la règle, la détention est l'exception." Qui de nous n'a retenu un soupir excédé quand un avocat a cru nous surprendre par la nouveauté de ce message en nous en assénant la révélation pour la neuf-cent-quatre-vingt-mille-trois-cent-soixante-dix-septième fois au cours du dernier semestre, tout en ayant l'air surpris que nous ne nous effondrions pas, anéantis par la brutalité de ce scoop ? Pour ce qui est de la fréquence et de l'importance des révélations qu'il reçoit, un magistrat pénaliste normal doit laisser loin derrière lui les saints et les prophètes les plus notoires....

Mais au Kosovo, cette maxime n'a pas l'air d'être encore passée dans les esprits. La preuve : j'ai été abordé récemment par un inculpé que j'avais libéré quelques jours auparavant. Il m'a dit qu'il avait un problème avec son père : celui-ci refuse obstinément de croire qu'il a été remis en liberté, et est absolument persuadé que son fiston s'est évadé de prison....Ce qui démontre, m'a dit avec humour un ami, qu'il connaît bien son fiston ! Ce père m'a abordé à son tour dans la rue, sous l'oeil très méfiant de mes gardes du corps en alerte, pour en avoir le coeur net et savoir si son fils lui mentait ou non.

Au mois de mai j'ai du adresser un rapport (en anglais, que je traduis) extrêmement vif :

"Vous devez être informé que j'ai eu plusieurs occasions d'être en désaccord, en tant que juge indépendant , avec quelques personnes du Département, spécialement le 26 mars 2002, quand l'une d'elles a voulu m'obliger à rapporter un ordre de mise en liberté déjà signé par le procureur et par moi, traduit, enregistré et muni du sceau officiel, donné à la ,prison de Gjilan, et a appelé directement le Centre de Détention pour demander à ce centre de ne pas relâcher le suspect albanais....et bien évidemment j'ai refusé, car cela aurait été contraire à mon serment et aux règles des droits de l'homme, et j'ai confirmé l'ordre de mise en liberté."

J'ai écrit en 2003 à un collègue canadien, choqué du manque de respect manifesté par l'UNMIK envers un juge canadien :

"Une Legal Officer, sud-américaine, aux fonctions tout à fait subalternes mais qui était au Department, c'est à dire au ministère, avait fait intervenir un procureur américain, et avait téléphoné directement à la maison d'arrêt pour empêcher l'exécution de la mise en liberté que j'avais ordonnée avec réquisitions conformes du procureur kosovar, que j'estimais beaucoup, dans une affaire purement limitée entre kosovars albanais de violences entre garçon et fille, dossier qu'elle voulait quelques jours avant abandonner aux magistrats locaux....Je n'ai jamais digéré cette atteinte à mon indépendance juridictionnelle, inimaginable en France. L'intéressé est quand même sorti, après que la prison m'en eût référé, et que j'eux confirmé son ordre de mise en liberté. J'en ai subi des représailles. Les cadres, recrutés, trop jeunes par l'ONU et parfois avant d'avoir terminé leurs études et obtenu leurs diplômes, n'ont pas la moindre notion de ce qu'est un juge du Siège indépendant, et quand ils ne sont pas satisfaits de ses décisions, ils le diffament pour empêcher le renouvellement de son contrat. L'indépendance des juges n'est pour eux qu'un thème de discours. C'est par écoeurement contre cette mentalité que plusieurs collègues sont partis, dont un excellent juge allemand qui a aussi rendun poubliques les manipulations et pressions dont il a été l'objet. D'autres cadres ont fait un excellent travail, mais dévalorisé par ces éléments douteux."

KOSOVO, 20 avril 2002 :

Au Kosovo, le temps est instable et l'hiver ne se décide pas à prendre fin franchement. Le soleil a permis de sortir les terrasses des cafés, mais les variations de température en rendent l'utilisation encore très variables.

Nous commençons à voir se terminer des dossiers qui duraient depuis des mois, car des juges vont partir et ont bourré l'emploi du temps pour finir leurs dossiers.

Le dernier week-end, je l'ai passé à mener des interrogatoires à Prizren pour finir un dossier d'instruction impliquant un policier international et des policiers locaux, en présence du consul de son pays et d'un colonel, conseiller juridique de son contingent de la KFOR. Tout le monde est content que l'on ait fini ce dossier.

Nous avons acquitté un serbe accusé d'avoir participé à un czrime de guerre, faute de charges suffisantes et de fiabilité des témoins.

Nous avons condamné à quinze ans de prison deux Albanais qui, de sang froid, avaient assassiné un jeune Serbe de dix-sept ans. Au Kosovo, c'est un "tarif" assez élevé.

Publié dans Justice

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