Il n'y a plus d'hommes

Publié le par Raymond Lévy

Un petit article du "Canard Enchaîné" du mercredi 23 mars 2016 (page 4) est intitulé "La petite prison vide à 1 million….."

Rassurez-vous, je ne vais pas entonner le chant de marche de la Droite :"La gauche ne construit jamais de prisons ! Elle les ferme! Il faut en construire de nouvelles !" Non pas que ce soit historiquement tout à fait faux, mais la Droite sarkoziste n'en a construites qu'en recourant massivement aux PPP : "Partenariats Public-Privé", qu'on pourrait aussi bien traduire par "Programme de Privatisation des Prisons" ou "Pratiquement Privés de Prisons"…..Quels qu'en soient les responsables, la seule chose sûre est que nous avons une grave sous-capacité de nos bâtiments carcéraux, ce qui s e traduit par un taux d'occupation oscillant entre 130% et 200%. Aujourd'hui, le Canard nous parle d'une prison ouverte qui reste fermée :"…à Moulins, une petite unité de dix places, flambant neuve après des travaux, est entièrement vide depuis un an…..la pénurie de matons est telle qu'il est impossible d'ouvrir ce quartier aux mineurs et de le remplir de prisonniers adultes en surnombre."Ce ne sont pas les prisonniers qui manquent, et on aimerait bien les transférer ou les répartir quand on trouve des locaux disponibles, mais on ne peut pas ! J'ai dit depuis des années qu'il ne sert à rien de construire de prisons, si on ne recrute pas de personnels pénitentiaires. Nous en avons la démonstration, et la faute est partagée par tous nos gouvernements successifs. On a en outre reporté sur l'Administration Pénitentiaire la charge des transfèrements et des extractions de prisonniers pour interrogatoires ou audiences, autrefois à la charge de la Police et de la Gendarmerie. Sur le strict plan de la cohérence des missions, c'est logique. Mais on a lourdement failli dans le recrutement des personnels pénitentiaires, censés exercer des missions antérieurement dévolues à la Police Nationale et à la Gendarmerie Nationale, toutes deux en manques d'effectifs : on soigne la pénurie des uns par le transfert de missions à d'autres organismes en pénurie……C'est là le vrai problème : l'Etat n'a plus les moyens de ses missions basiques.

L'Europe néo-libérale n'a pas cessé de nous demander de réduire nos moyens de puissance publique. La Cour des Comptes n'a pas cessé de demander des réductions des effectifs de fonctionnaires et agents de l'Etat et des collectivités publiques. Nicolas Sarkozy s'est fait le chantre d'une politique autoritaire, dont il s'est retiré les moyens en réduisant massivement les effectifs de la Police, de la Gendarmerie qu'il voulait même faire disparaitre, de l'Administration Pénitentiaire et de la Magistrature. Lui, et Hollande à sa suite, ont supprimé treize à quinze mille "flics" (Police et Gendarmerie confondues), sans compter les Douanes, évidemment sans les remplacer. On s'aperçoit aujourd'hui qu'ils manquent, et que l'Etat n'a plus les moyens d'assurer l'ordre public, de contrôler les manifestations et d'empêcher l'action des casseurs, de limiter la délinquance et la criminalité. Les armées elles aussi ont beaucoup souffert et ne pleuvent plus assurer toutes leurs missions, faute d'effectifs. Les attentats de Paris et Bruxelles ont une utilité militaire pour Daech et ses émules en Orient et en Afrique : ils fixent et usent des effectifs dont nous ne disposons plus pour les projeter sur nos champs de bataille.

C'était un dogme asséné à répétition par toutes nos têtes pensantes (plus parlantes que pensantes en fait): la France avait trop de fonctionnaires, répondant à un schéma d'organisation nationale hérité du vingtième siècle voire du dix-neuvième, mais grâce à la libéralisation de la vie économique nous allions pouvoir alléger tout ça, et nous allions au final voir ce que nous allions voir ! On voit…..un Etat impuissant, une économie ruinée par la concurrence inter-étatique fiscale et sociale dans le cadre géographique d'un marché ouvert, incapable de contrer ou compenser les distorsions, ruinant nos exploitations agricoles comme nos entreprises de transport sous les coups de boutoir d'entreprises étrangères presque dispensées de charges, comparativement aux nôtres…..Un avenir financier radieux s'ouvrait devant nous, grâce à la RGPP : "Révision Générale des Politiques Publiques" (parce qu'il doit y avoir des politiques non publiques, si on lit ce titre pompeux…..) consistant grosso modo à "ne pas remplacer un fonctionnaire sur deux". Petit problème d'application : les administrations vertueuses, qui travaillaient déjà avec des effectifs réduits et réussissaient à accomplir leurs missions, ont beaucoup plus souffert que celles qui étaient en sureffectif. Certaines entreprises publiques ont perdu leurs missions d'origine : la Poste n'a plus de courrier à transporter, et se cherche d'autres missions pour justifier son existence …..et vu la pénurie de crédits et de fonctionnaires pour conserver un maillage administratif territorial, puisqu'on éloigne les fonctionnaires des "fonctionnés", si l'on ose dire, en fait des citoyens qui sont en droit d'attendre quenl'Etat leur rende les services pour lesquels il est supposé exister, on trouve des missions à faire remplir dans les bureaux de poste qu'on n' a pas encore supprimés…..

La France n'est pas un pays d'administrateurs pragmatiques, mais de théoriciens et d'idéologues dogmatiques. Notre ministre du Travail n'avait certainement jamais vu personne porter un bleu de travail (fût-il gris ou blanc, selon la mode dans les entreprises et la profession exercée) avant d'être ministre et de visiter des usines, recevant un accueil léché. Nous vivons sur des dogmes, sans trop savoir quels prophètes les imposent.

Dogme premier : les fonctionnaires coûtent trop cher à l'Etat, leur masse salariale est énorme. En vertu de ce dogme l'Etat donne des leçons de vertu à bon compte en empêchant pendant six ans toute hausse du point d'indice, ce qui veut dire que le pouvoir d'achat des fonctionnaires a baissé, même avec une inflation faible, assez sensiblement.

En réalité, ils coûtent moins cher à l'Etat qu'il ne le dit, puisque une partie de leurs traitements retourne à l'Etat sous forme d'impôts et de cotisations sociales. Il serait spécieux de les en plaindre, puisque les citoyens qui ne sont pas au service de l'Etat ou des collectivités locales en payent tout autant, mais l'activité de ces derniers n'est pas à la charge de l'Etat. Il serait donc plus honnête d'en tenir compte,avant de proclamer que les fonctionnaires et assimilés coûtent X à l'Etat : je n'en tire pas de conclusion particulière, je dis seulement que la présentation habituelle est incomplète, et donc fausse.

Dogme deuxième : les fonctionnaires sont trop nombreux.

Mais alors, pourquoi toute monde se lamente quand on en supprime? Et d'abord, combien sont-ils? Là, surprise et scandale : l'Etat ne sait pas combien il a de fonctionnaires ! Il est incapable de dire combien il y a de fonctionnaires dans la fonction publique hospitalière (on sait seulement qu'on manque cruellement d'infirmières), dans la fonction publique d'Etat, et dans la fonction publique territoriale. On s'attendait à ce que le gouvernement nous en crache le nombre exact en quelque clics d'ordinateur ! Pas du tout. Et l'incertitude se chiffre en milliers d'emplois…..Employeurs, allez dire à l'USSAFF que vous ne savez pas combien vous avez d'employés, vous allez souffrir ! Mais si vous êtes l'Etat…..votre carrière n'en souffrira pas.

Alors,trop de fonctionnaires? C'est difficile à croire, tant on entend de plaintes sur le manque de policiers, de militaires, de gendarmes, d'infirmières, de médecins hospitaliers, de surveillants de prison…..Il est alors évident qu'on manque de fonctionnaires. Et pourtant, il n'est peut-être pas faux que, globalement, on en ait trop : ils ne sont peut-être pas là où on en a besoin. Quand vos rapports avec l'administration fiscale se limitent à recevoir des documents crachés par un ordinateur, sans que personne ne les signe, au mépris de la loi sur la signature des actes administratifs, et à subir des prélèvements automatisés, puis maintenant à faire obligatoirement vos déclarations de revenus par ordinateur (Vous n'avez pas d'ordinateur? Nous ne voulons pas le savoir!), il est patent qu'on peut supprimer des milliers d'emplois dans les centres des impôts, puisque l'informatique fait le travail. Nous avons trop d'administrations centrales, alors qu'il n'y a plus personne sur le terrain, on pourrait supprimer des ministères. Les secrétaires d'Etat payés comme des princes, les conseillers ministériels payés comme des archiducs, ruinent les finances publiques. Trop d'organismes ne servent qu'à caser les copains battus ou remplacés, avec chauffeurs, directeurs de cabinet,etc. On peut tailler là dedans. On peut supprimer l'ENA, qui ne forme plus qu'une aristocratie politique et non des décideurs administratifs. Le rapport du jury d'entrées publié pour la première fois le 16 mars 2016 par l'Obs signale "incapacité à prendre de la hauteur", "conformisme", "excès de prudence", pensées et références stéréotypées","usage irritant de mots valises (impacter, acteurs, systèmes)","frilosité", "absence de sens critique", "incapacité à imaginer d'autres modes de fonctionnement", "idées préconçues", "goût pour les écrans de fumée", "n'avouent jamais leur ignorance", "comportements particulièrement dangereux dans la vie professionnelle","le candidat moyen semble chercher à passer partout"…….

On peut supprimer l'impôt sur le revenu, que moins de la moitié des Français payent, mais qui fait souffrir les autres, et surtout justifie des emplois aux Finances, qu'on pourrait supprimer. Globalement, nous avons une organisation de la fonction publique qui interdit de muter un fonctionnaire d'une place à une autre, d'une fonction devenue inutile à une nécessaire, d'un corps à un autre, d'un lieu dépeuplé à un lieu en expansion,etc.

Mais tous ces développements un peu longs nous ramènent au coeur du problème. Nous n'avons droit pour expliquer nos maux et nos problèmes, et comme solutions, qu'à des considérations purement comptables, au bout desquelles il serait si simple de supprimer l'Etat pour ne plus s'exposer à des problèmes de finances publiques (c'est le rêve de la Commission de Bruxelles…..). Notre président, nos ministres, nos énarques, sont incapables de prendre le raisonnement, et de prendre la politique, par un autre bout : par les hommes et les femmes. Leur mission, qu'ils on perdue de vue, ne consiste-t-elle pas à la base à définir les BESOINS de la Nation, les BUTS de l'Etat, les MOYENS de satisfaire les uns et remplir les autres.

DE QUI (de quelles hommes, de quelles femmes) AVONS-NOUS BESOIN ? POUR QUOI FAIRE? POUR QUELLE,POPULATION?

Et seulement après : A quels prix ?

Les dépenses sont-elles justifiées par les buts recherchés? Les moyens sont-ils suffisants, excessifs, insuffisants? Comment les répartir en fonction des missions et des résultats recherchés (et pas seulement en vue d'une ré-élection…..)?

Demander à nos dirigeants de ne plus se contenter de proposer des restrictions, ça revient à leur demander de marcher au plafond…….Ils ont perdu de vue le sens de l'utilité publique, le sens du service public, et s'il y a gabegie, c'est parce qu'ils ont perdu de vue leur vocation, et celle de l'argent public.

Publié dans Politique - Humeur

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